« Qui s'intéresse à ce théâtre à part les théâtreux ? »
Porte de Clichy, un samedi soir de la fin du mois d'octobre. 2006. Il fait très doux, et déjà un peu nuit, vers 19h. Et la voix de l'enseigne lumineuse du théâtre nous appelle déjà : théâtre de l'odéon, ateliers Berthier. Ça compte le temps qu'il fait, la saison, le sens du vent d'un jour de théâtre. L'atmosphère de la pièce en dépendra, pour une part. Le décor que le spectateur a dans la tête en s'asseyant en face de la scène se superposera au décor moderniste de la pièce de Brecht, Baal, mise en scène par Sylvain Creuzevault, de la compagnie d'ores et déjà.
Porte de Clichy donc, le décor est en place : des magasins de bric à braque du diable (un égyptien vend des bidons d'essence, des babouches et des tours Eifel en porte clé dans le même magasin...), des Shopis aux lumières blafardes et aux caissières fatiguées, des Kebabs, des mamans et leurs poussettes, des clochards emmitouflés, le teint rougeâtre, allongé au pieds des distributeurs de billets de La Poste.
A l'intérieur, le hall du théâtre ressemble à une ancienne usine, mais c'est très chic.
Et puis on entre dans la salle. On butte sur une borne d'arrêt d'urgence orange, celle qu'on scrute aux bords des autoroutes quand on est petit. Et puis on découvre la « scène » : un bordel d'enfer. « Qu'est-ce qu'ils vont nous mettre ce soir ces théâtreux, avec leur esthétique à la con ! ». En effet, au devant de la scène, une rangée de chaises, et sur chacune, des assiettes et des couverts. Toujours sur le devant de la scène, un banc public, et, assis dessus, un type aux cheveux longs, bonnet, pull en laine, et guitare grattée en dilletante.
Mais c'est lorsque notre regard s'égard plus en arrière que cela se gâte : une baignoire, une cabine téléphonique taguée, une batterie, un vélo d'appartement des années 70, un dunlopillo. Et puis un escalier qui monte vers un étage en bois, aménagé pour supporter le poids d'un piano, d'un fauteuil en cuir rouge et une lampe de ce même rouge passé. Bref, Boris Vian s'y serait plu pour chanter de sa voix nasillarde sa complainte du progrès.
Ah, et puis il y a le mur, à gauche des rangées de spectateurs, où l'on a écrit à la craie un « la mansarde de Baal », d'une écriture tremblante, ou un « trou de verdure » à la bombe. Une vierge, que l'on ne découvre que plus tard, y est enchâssée, et les traces d'une ancienne salle de bain marquent l'unique paroi d'un immeuble que l'on devine rasé.
Les lumières sont éteintes, quand les dix acteurs entrent et nous chantent une chanson sur un ton sérieux, dont on a peine à comprendre la signification de toutes les paroles mises bout à bout.
Entre Baal, en habit bleu. Il ne tardera pas à pisser sur le devant de la scène, et à se balader à poil pendant au moins un heure sur les trois heures trente. Le personnage est agaçant, et l'acteur joue un personnage qui fait l'acteur : on craint l'emphase et la surenchère. Mais très vite, les autres acteurs- juvéniles, passionnés, fragiles mais décidés- aidant, la décadence et l'égarement extrême de Baal en fait un personnage attachant, un petit Nicolas subversif, un Devendra Banhart des années 20. Il y a un peu du propos que Joseph Von Sternberg exprimait dans L'Ange Bleu : la société allemande de l'entre-deux-guerres est décadente, fustigeant les figures morales et les valeurs étouffantes qui lui restent ; la corruption y bat son plein.
Ici, le corrompu est un créateur, le provocateur un enfant. Peut-être est-ce un peu facile. Mais la magie du cabaret, qui effraie et amuse, et la sensation d'être emmené au fin fond des possibilités de l'imaginaire l'emporte, et permet à cet anti-héros de devenir le chef d'orchestre d'une envolée douloureuse et parfois destructrice vers l'inspiration.
Alors, à part les théâtreux, ceux qui sont à même de s'intéresser à ce théâtre sont des enfants, c'est-à-dire tous ceux qui croiront toujours dans la puissance du rêve et l'élan créateur, qui invitent à la représentation de l'homme et de la vie sans en avoir l'air.
En un mot, toute cette mascarade nous interroge sur des éléments très concrets : la place de l'homme créateur (c'est-à-dire de tout homme) dans l'espace terrestre.
Enfin, il reste toujours ces gars qui dorment à même le sol, sur le trottoir, à la sortie du théâtre. Il est presque minuit : que voient-ils dans leurs rêves ?
