«Je ne suis pas sûr que les récits des hommes soient plus volontaires que leurs rêves. [...] Les romans sont aux jours ce que les rêves sont aux nuits.»
Voila, ça c'est Quignard. Pas le Quignard excessivement romantique de Tous les matins du monde ou de Terasse à Rome.
Dans Albucius, il nous conte l'histoire du romancier latin Albucius Silus, surnommé
«inquietator», c'est-à-dire «l'inquiétateur, l'agitateur de la langue latine à l'aube du premier siècle». En effet, «Albucius Silus « inquiéta» le roman romain. Il aima les mots bas, les choses viles, les détails réalistes ou surprenants.» Car la toile de fond du roman est effectivement l'obsession d'Albucius pour le «sordide». Le roman est pour lui «le seul gîte d'étape au monde où l'hospitalité soit offerte aux sordidissima».
je vous livre l' avertissement du roman, les prmières vraies pages en somme, qui me semblent infiniment emouvantes et qui déploient une langue magnifique.
Voila, ça c'est Quignard. Pas le Quignard excessivement romantique de Tous les matins du monde ou de Terasse à Rome.
Dans Albucius, il nous conte l'histoire du romancier latin Albucius Silus, surnommé
«inquietator», c'est-à-dire «l'inquiétateur, l'agitateur de la langue latine à l'aube du premier siècle». En effet, «Albucius Silus « inquiéta» le roman romain. Il aima les mots bas, les choses viles, les détails réalistes ou surprenants.» Car la toile de fond du roman est effectivement l'obsession d'Albucius pour le «sordide». Le roman est pour lui «le seul gîte d'étape au monde où l'hospitalité soit offerte aux sordidissima».
je vous livre l' avertissement du roman, les prmières vraies pages en somme, qui me semblent infiniment emouvantes et qui déploient une langue magnifique.
Avertissement
Quand le présent offre peu de joie et que les mois qui sont sur le point de venir ne laisse présager que des répétitions, on trompe la monotonie par des assauts du passé. On ouvre des cuisses des morts, et leurs ventres (vieux ventre doux de deux mille cent ans) se touchent et se recouvrent. On pioche dans ce qu'on ne peut dire de sa vie à personne et on transporte ces petites poutres de bois et ces petits duvets des oiseaux dans un nid de vieille patricienne ou d'antiques Hébreux. Cela abrite. Ce qui fut vrai protège mieux le faux et les désirs auxquels le faux cède le passage qu'une simple intrigue anachronique qu'on rapièce et qu'on tire par les cheveux. Caius Albucius Silus a existé. Ses déclamations aussi. J'ai inventé le nid ou je l'ai fourré et où il a pris un peu de tiédeur, de petite vie, de rhumatismes, de salade, de tristesse. Ce fabtome y a peut-etre gagné quelques couleurs et des plaisirs, et peut-etre meme de la mort. J'ai aimé ce monde ou les romans que son défaut invente.
En juin 1989 j'étais seul et j'etais las. J'ai noté soixante de ces pages assis sur un banc de bois, parmis d'énormes corbeaux funéraires, sur le rempart du jardin impérial à Tokyo.
Il y avait une petite tortue dans l'étang en contrebas des remparts qui tendait sa tete hors de l'eau en s'approchant du pilier de bois près de la rive. La tete laissait après elle un sillage. Sans cesse la masse de son corps l'entrainait vers le fond. J'ai regardé la tete verte, agée, implacable, écailleuse. Je me suis dit: "tiens, c'est Auguste!" Cela allait de soi. Maintenant j'en suis plus surpris. Le pays où les portes de taxis se ferment toutes seules et où on retire ses chaussures pour manger m'a enseveli dans une Rome imaginaire plus vivante et plus irriguée de sang que les visages des bonzes zen avec qui j'étais venu m'entretenir.
Je ne met rien plus haut que la traduction que Henri Bornecque a donné de l'oeuvre du père de Sénèque- c'est le grand Sénèque. J'ajoute que je dois aussi beaucoup à la version que Du Teil a publiée des romans de Quintilianus le déclamateur. C'était sous le cardinal Mazarin, la première quinzaine d'aout 1658. Il faisait très chaud. Les Solitaires étaient encore aimés. C'est ainsi que j'ai connu le bonheur dans le fraicheur des arbres. J'ai embelli ma vie de jours que je n'ai pas vécu.
Quand le présent offre peu de joie et que les mois qui sont sur le point de venir ne laisse présager que des répétitions, on trompe la monotonie par des assauts du passé. On ouvre des cuisses des morts, et leurs ventres (vieux ventre doux de deux mille cent ans) se touchent et se recouvrent. On pioche dans ce qu'on ne peut dire de sa vie à personne et on transporte ces petites poutres de bois et ces petits duvets des oiseaux dans un nid de vieille patricienne ou d'antiques Hébreux. Cela abrite. Ce qui fut vrai protège mieux le faux et les désirs auxquels le faux cède le passage qu'une simple intrigue anachronique qu'on rapièce et qu'on tire par les cheveux. Caius Albucius Silus a existé. Ses déclamations aussi. J'ai inventé le nid ou je l'ai fourré et où il a pris un peu de tiédeur, de petite vie, de rhumatismes, de salade, de tristesse. Ce fabtome y a peut-etre gagné quelques couleurs et des plaisirs, et peut-etre meme de la mort. J'ai aimé ce monde ou les romans que son défaut invente.
En juin 1989 j'étais seul et j'etais las. J'ai noté soixante de ces pages assis sur un banc de bois, parmis d'énormes corbeaux funéraires, sur le rempart du jardin impérial à Tokyo.
Il y avait une petite tortue dans l'étang en contrebas des remparts qui tendait sa tete hors de l'eau en s'approchant du pilier de bois près de la rive. La tete laissait après elle un sillage. Sans cesse la masse de son corps l'entrainait vers le fond. J'ai regardé la tete verte, agée, implacable, écailleuse. Je me suis dit: "tiens, c'est Auguste!" Cela allait de soi. Maintenant j'en suis plus surpris. Le pays où les portes de taxis se ferment toutes seules et où on retire ses chaussures pour manger m'a enseveli dans une Rome imaginaire plus vivante et plus irriguée de sang que les visages des bonzes zen avec qui j'étais venu m'entretenir.
Je ne met rien plus haut que la traduction que Henri Bornecque a donné de l'oeuvre du père de Sénèque- c'est le grand Sénèque. J'ajoute que je dois aussi beaucoup à la version que Du Teil a publiée des romans de Quintilianus le déclamateur. C'était sous le cardinal Mazarin, la première quinzaine d'aout 1658. Il faisait très chaud. Les Solitaires étaient encore aimés. C'est ainsi que j'ai connu le bonheur dans le fraicheur des arbres. J'ai embelli ma vie de jours que je n'ai pas vécu.
Grenoble, juillet 1989.

